Enfance dans la Kabylie coloniale
Abane Ramdane naît le 10 juin 1920 à Azouza, dans la commune de Larbaa Nath Irathen (Fort-National sous la colonisation), en Kabylie. Sa famille est modeste, son père est petit commerçant. La fratrie compte huit enfants ; deux d'entre eux mourront très jeunes de tuberculose.
Élève brillant à l'école primaire des Aït Yahia, il obtient le certificat d'études primaires en 1934. Il fréquente ensuite le collège de Blida — l'un des rares établissements ouverts aux musulmans — où il rencontre Ali Boumendjel, Amar Ouzegane, futurs compagnons de lutte.
La formation d'un cadre nationaliste
Bachelier en 1942, il est mobilisé dans l'armée française pendant la campagne d'Italie. À son retour, il s'installe à Sétif comme fonctionnaire à la sous-préfecture. Il vit le 8 mai 1945 dans son bureau, entendant les cris et les fusillades. La répression le radicalise définitivement.
Il adhère au PPA-MTLD (Parti du Peuple Algérien) et rejoint clandestinement l'Organisation Spéciale. Repéré par les Renseignements Généraux, il est arrêté en février 1950 à Sétif, jugé à Blida, condamné à cinq ans de prison.
Cinq années de cellule
Il passe par les prisons d'Alger, de Blida, d'Ensisheim en Alsace. À la centrale d'Ensisheim, il se cultive frénétiquement : il lit Marx, Lénine, Sorel, Blum, mais aussi Kant, Hegel, les grands historiens français. Il apprend l'anglais, l'espagnol. Il tient une correspondance intense avec sa mère et ses camarades.
Libéré en janvier 1955, il retrouve une Algérie en insurrection depuis trois mois. Il rentre à Alger épuisé, tuberculeux, mais déterminé.
L'entrée au FLN (1955)
Recruté par Krim Belkacem, il rejoint le FLN en avril 1955 et prend en charge la Zone Autonome d'Alger — la ville étant restée à l'écart de l'insurrection. En quelques mois, avec Ben M'hidi et Yacef Saâdi, il structure clandestinement la capitale.
Il fonde en juin 1955 le journal El Moudjahid, futur organe du FLN. Il rédige les tracts, les manifestes, les analyses politiques qui vont donner au mouvement sa cohérence intellectuelle.
Le Congrès de la Soummam (20 août 1956)
Son œuvre majeure. Depuis février 1956, il prépare secrètement une réunion des chefs de wilayas pour doter la révolution d'une doctrine politique unifiée. Le 20 août 1956, dans une petite maison du village d'Ifri, en pleine vallée de la Soummam kabyle, se tient le congrès. Vingt-cinq délégués représentant toutes les wilayas y participent, à l'exception notable des chefs extérieurs (Ben Bella, Aït Ahmed, Khider) alors emprisonnés.
Le congrès adopte trois principes cardinaux, formulés par Abane :
- Primauté du politique sur le militaire
- Primauté de l'intérieur sur l'extérieur
- Direction collégiale par un Conseil National de la Révolution Algérienne (CNRA)
« Nous voulons faire la révolution, pas la guerre civile. »
La plateforme politique — laïque, démocratique, garantissant la place des minorités européennes — reste l'un des textes politiques majeurs du XXe siècle africain.
La rupture avec les colonels
Mais les principes de la Soummam heurtent frontalement les chefs militaires de l'extérieur : Krim Belkacem, Ben Tobbal, Boussouf et surtout Ben Bella. La guerre s'intensifie ; le rapport de force bascule au profit des militaires. En janvier 1957, Abane doit fuir Alger avant la Bataille — il est traqué par Bigeard, réfugié au Maroc.
À Tunis puis à Tétouan, il maintient sa doctrine avec intransigeance. Ses rivaux le considèrent comme un obstacle à leur prise de pouvoir.
L'assassinat de Tétouan (décembre 1957)
Le 27 décembre 1957, sous le prétexte d'une réunion de médiation, il est convoqué par Krim, Boussouf et Ben Tobbal dans une ferme isolée près de Tétouan, au Maroc espagnol. Il est étranglé de sang-froid. Ses assassins publient un communiqué mensonger, annonçant sa mort au combat en Algérie.
La vérité éclate progressivement dans les années 1960. En 1984, Krim Belkacem lui-même — devenu opposant, exilé — révèle la totalité des circonstances avant d'être à son tour assassiné en Allemagne.
Postérité
Longtemps effacé de l'histoire officielle, Abane Ramdane est réhabilité progressivement à partir des années 1980. Ses restes, exhumés au Maroc en 2013, sont rapatriés au carré des Martyrs d'El Alia. Un colloque international à Ifri en 2016, pour le soixantième anniversaire du Congrès, consacre sa figure.
L'écrivain Bélaïd Abane, son neveu, a publié plusieurs ouvrages majeurs sur son parcours. L'aéroport de Béjaïa et l'université de Bouira portent son nom. Il demeure le symbole de la révolution avortée par ses propres frères.