Origines et jeunesse
Abdelkader ibn Muhieddine naît le 6 septembre 1808 à la zaouïa d'El Guitna, près de Mascara, au cœur de l'Ouest algérien. Son père, Muhieddine, est un cheikh vénéré de la confrérie soufie Kadiriya, l'une des plus anciennes voies mystiques de l'islam. La lignée familiale se réclame directement du Prophète par Hassan ibn Ali, ce qui confère à l'enfant le titre honorifique de « chérif ». Dès l'enfance, Abdelkader apprend le Coran, la grammaire arabe, la jurisprudence malékite et les traités des grands maîtres soufis.
Adolescent doué pour l'équitation et la poésie, il accompagne son père en pèlerinage à La Mecque en 1825. Le voyage, qui dure près de deux ans, le conduit à Tunis, Alexandrie, Le Caire, Damas et Bagdad. Il y rencontre les érudits de son temps, découvre les cercles réformistes ottomans et médite sur la tombe de son maître spirituel, l'émir Ibn Arabi, à Damas. Cette expérience forge un esprit ouvert, à la fois mystique et politique.
Le serment de 1832 et l'unification des tribus
Le 5 juillet 1830, Alger tombe aux mains des troupes du général de Bourmont. La Régence ottomane s'effondre, et l'Ouest algérien plonge dans le désordre. Les tribus de la plaine d'Eghris se tournent alors vers Muhieddine, qui refuse la charge et propose son fils. Le 27 novembre 1832, sous l'arbre de Ghriss, Abdelkader prête serment devant les tribus assemblées et prend le titre de « Nasser eddine » (Défenseur de la religion), puis d'« émir des croyants ».
À vingt-quatre ans, il entreprend une œuvre inédite : bâtir un État en pleine guerre. Il crée une administration, une monnaie, une armée régulière inspirée du modèle ottoman, des zmalas (villes-camps mobiles), un impôt uniforme, une justice unifiée. Sa capitale itinérante, la smala, réunit jusqu'à trente mille âmes.
Le combat contre la France
Le traité Desmichels (février 1834), puis le traité de la Tafna (30 mai 1837) signés avec le général Bugeaud, lui reconnaissent la souveraineté sur les deux tiers de l'Algérie. Mais la trêve est brève : la France reprend l'offensive en 1839. Pendant huit années, Abdelkader mène une guerre de mouvement magistrale, harcelant les colonnes françaises, épargnant les prisonniers, imposant un code de guerre chevaleresque.
Le 16 mai 1843, la prise de sa smala par le duc d'Aumale à Taguin est un choc : femmes, enfants, trésors, bibliothèque, tout est perdu. Réfugié au Maroc, il est finalement lâché par le sultan Abd al-Rahman après la défaite d'Isly (1844). Épuisé, encerclé, il se rend le 23 décembre 1847 au général Lamoricière, contre la promesse écrite d'un exil en terre d'islam.
Trahison, prison, exil
La parole française est trahie. Abdelkader est déporté avec sa famille à Toulon, puis au fort de Pau, puis au château d'Amboise, où il vit cinq années de captivité digne mais douloureuse. Il y rédige des traités philosophiques et reçoit la visite du prince-président Louis-Napoléon Bonaparte, qui, en 1852, tient enfin la parole donnée et le libère.
Installé d'abord à Brousse (Anatolie), puis définitivement à Damas en 1855, il consacre ses dernières décennies à l'étude, à la méditation et à la charité. Il rédige son grand traité mystique, Rappel à l'intelligent, avis à l'indifférent, dialogue entre un philosophe français et un sage musulman.
Damas 1860 : le sauveur des chrétiens
En juillet 1860, Damas s'embrase : les émeutes anti-chrétiennes menacent d'anéantir la communauté maronite. Abdelkader, à la tête de ses cavaliers algériens en exil, ouvre les portes de sa demeure et de sa citadelle personnelle à plus de douze mille chrétiens — dont le consul de France, Michel Lanusse. Il tient tête aux émeutiers en récitant les versets coraniques qui protègent les Gens du Livre.
« Ô peuple insensé, viendra-t-il un jour où vous ne verserez plus le sang de vos frères ? »
Le geste stupéfie l'Europe. Napoléon III lui décerne le Grand Cordon de la Légion d'honneur ; le pape Pie IX, l'Ordre de Pie IX ; le tsar Alexandre II, l'aigle blanc ; Abraham Lincoln lui offre une paire de pistolets frappés à ses armes.
Œuvre spirituelle et postérité
Poète prolifique, il laisse un divan soufi imprégné de la pensée d'Ibn Arabi. Franc-maçon initié à la loge « Henri IV » de Paris en 1864, il rêve d'un dialogue entre les religions du Livre. Il salue avec enthousiasme le projet du canal de Suez et rencontre Ferdinand de Lesseps.
Dernières années et transfert
Il meurt à Damas le 26 mai 1883, à l'âge de 75 ans, et est inhumé aux côtés d'Ibn Arabi, son maître spirituel. Sa dépouille repose à Damas jusqu'en 1966, date à laquelle l'Algérie indépendante rapatrie ses restes au cimetière d'El Alia, à Alger. La ville de Mascara, la mosquée d'Alger et d'innombrables places à travers le monde portent aujourd'hui son nom. Une statue équestre lui est dédiée à Elkader, dans l'Iowa, seule ville des États-Unis à porter le nom d'un chef arabe.