Le fils du désert
Mohamed Ben Larbi Ben Sidi Cheikh, dit Cheikh Bouamama, naît vers 1833 dans la région de Figuig, à la lisière du Sud-Ouest algérien et du Maroc oriental. Issu de la confrérie des Ouled Sidi Cheikh, l'une des plus puissantes du Sahara occidental, il grandit dans un monde de nomades chameliers, de zaouïas et de longues caravanes. Après une éducation religieuse rigoureuse dans la zaouïa d'El Abiod Sidi Cheikh, il devient marabout et chef spirituel de sa tribu à la mort de son père.
Le contexte : la conquête inachevée
Un demi-siècle après la reddition de l'Émir Abdelkader en 1847, l'armée française sous les héritiers de Bugeaud et de Lyautey progresse dans les confins sahariens. Les tribus du Sud-Oranais, écrasées d'impôts, expropriées de leurs terres de parcours par la loi Warnier, réduites en indigénat, entrent en fusillade sourde avec le colonisateur. En 1881, la tension éclate. Bouamama, respecté pour sa piété et son sens du commandement, se retrouve porté à la tête d'une insurrection qui embrase le Sud-Oranais.
L'insurrection de 1881
Le 20 avril 1881, à Aïn Ouarka, ses cavaliers écrasent une colonne française. En quelques mois, la révolte gagne toute la région, de Géryville à Saïda. Il détruit convois, chantiers d'alfa, postes militaires. La France mobilise plus de dix mille hommes, mène des « razzias » réciproques, use de la politique de la terre brûlée. Bouamama se replie stratégiquement vers les hauts plateaux marocains, imposant à l'armée coloniale une guerre d'usure de longue durée qui va durer près de trois décennies.
« Ma zaouïa restera ouverte tant qu'un chameau pourra y boire, et ma tribu restera libre tant qu'un fusil pourra tirer. »
— Cheikh Bouamama, transmis par la tradition orale saharienne
La résistance nomade
Traqué mais insaisissable, il utilise à merveille la géographie du désert : sources, ergs, montagnes. Il refuse toutes les offres d'amnistie et de soumission adressées par les gouverneurs successifs, dont Jules Cambon. Sa longue guérilla saharienne inspire durablement les tribus voisines et retarde de trente ans la « pacification » complète du Sud-Ouest. Lyautey, futur résident général au Maroc, s'en inspirera pour ses propres théories de conquête douce.
La mort en exil
Vieilli, épuisé, il meurt en octobre 1908 à Aïn Chaïr, dans le Sud marocain, sans avoir jamais serré la main d'un général français. Sa tombe deviendra un lieu de pèlerinage pour les Sahariens. Longtemps éclipsé par les grandes figures nordistes, il retrouvera sa place dans le récit national algérien après 1962 : celle d'un homme du désert qui a incarné pendant près de trente ans la résistance non pas armée seulement, mais spirituelle et culturelle, à la colonisation.