Enfance dans la Casbah
Djamila Bouhired naît en 1935 dans la Casbah d'Alger, cœur historique et populaire de la vieille cité. Fille d'un père algérien commerçant et d'une mère tunisienne, elle grandit dans une famille de sept enfants imprégnée de nationalisme. Son oncle, Mustapha Bouhired, est un militant du PPA, ce qui plonge la fillette dès l'enfance dans les récits de résistance.
Élève brillante, elle intègre le lycée Descartes d'Alger, un des rares établissements alors partiellement mixtes. Elle y apprend le français avec passion, lit Baudelaire, Gide et Camus, tout en s'imprégnant des débats nationalistes qui agitent les jeunes musulmans instruits.
L'engagement au FLN
Après le déclenchement de la révolution le 1er novembre 1954, elle rejoint le FLN à vingt ans. D'abord agent de liaison au sein de la Zone Autonome d'Alger dirigée par Yacef Saâdi, elle transporte messages, armes et explosifs à travers la Casbah, exploitant sa jeunesse, sa beauté et son français impeccable pour franchir les barrages.
Elle devient très vite une des piliers du réseau des femmes du FLN, aux côtés de Zohra Drif, Hassiba Ben Bouali et Samia Lakhdari. Ces jeunes militantes, souvent étudiantes, se distinguent par leur capacité à passer inaperçues auprès des soldats français qui traquent les hommes en âge de combattre.
La Bataille d'Alger
À partir de septembre 1956, elle participe à la campagne des bombes urbaines qui secoue Alger. Habillée à l'européenne, cheveux courts, robes légères, elle passe les cordons de sécurité pour déposer des explosifs dans des cafés, aéroports et lieux publics fréquentés par les colons. Cette phase — qualifiée par les uns de terrorisme, par les autres de riposte à la répression aveugle du côté français — polarise le débat moral autour de la guerre.
Le 9 avril 1957, elle est blessée par balle lors d'une opération de police à Boufarik, arrêtée dans un guet-apens, remise entre les mains des paras du 3e RPC. Pendant dix-sept jours, elle subit interrogatoires et tortures — gêne, coups, électricité — sans livrer un seul nom.
Le procès et la mobilisation internationale
Le procès s'ouvre le 15 juillet 1957 devant le tribunal permanent des forces armées d'Alger. La défense est confiée au jeune avocat français Jacques Vergès et à Ali Boumendjel (qui sera assassiné pendant l'instruction). Vergès choisit la « défense de rupture » : au lieu de plaider l'innocence, il transforme le tribunal en tribune politique et attaque la légitimité même de la présence française.
Djamila Bouhired est condamnée à mort. La sentence provoque une onde de choc mondiale. En France, Georges Arnaud et Jacques Vergès publient un pamphlet retentissant, Pour Djamila Bouhired (Éditions de Minuit, 1957). Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Louis Aragon, Picasso — qui exécute un portrait à sa gloire — signent des tribunes. En Égypte, Gamal Abdel Nasser mobilise la Ligue arabe.
Grâce et libération
Sous la pression, le président René Coty commue la peine en 1958. Djamila reste en prison jusqu'à l'indépendance : elle est libérée le 21 avril 1962. À sa sortie, elle retrouve une Algérie meurtrie mais debout. Le 8 juillet 1965, elle épouse Jacques Vergès à la mairie du 15e arrondissement de Paris, mariage qui marque une génération. Ils auront deux enfants, Meriem et Liess. Le couple divorcera dans les années 1970.
Icône et militante
En 1958, Youssef Chahine réalise en Égypte Jamila, l'Algérienne, avec Magda dans le rôle-titre, film qui contribue à forger l'image mythique de la combattante. Fadwa Touqan, poétesse palestinienne, lui dédie un poème. À travers le monde arabe, des milliers de filles reçoivent le prénom de Djamila.
Après l'indépendance, elle refuse les postes officiels et fonde en 1962, avec Meriem Belmihoub et Fatiha Bouhired, l'association El Djazairia, tournée vers l'émancipation économique des femmes. Elle défend inlassablement la cause palestinienne, dénonce la hogra (l'humiliation) infligée par les régimes autoritaires, refuse les honneurs qu'elle juge indignes.
Une figure vivante
En 2019, âgée de quatre-vingt-quatre ans, elle rejoint les manifestants du Hirak et défile dans les rues d'Alger. Elle salue publiquement la jeunesse et exige la restitution de la mémoire aux Algériens. En 2022, la RATP à Paris envisage de donner son nom à une station de métro, projet finalement écarté au terme d'un débat houleux.
« Nous avons combattu pour être libres. Nous continuerons à combattre pour rester dignes. »
À plus de quatre-vingt-dix ans, en 2026, elle demeure la dernière grande figure vivante de la Bataille d'Alger — sentinelle de la mémoire et voix intransigeante contre la trahison des idéaux révolutionnaires.