Une jeune fille de la Casbah
Djamila Boupacha naît le 9 février 1938 à Bologhine, ancienne Saint-Eugène, sur les hauteurs d'Alger. Fille d'un père mécanicien et d'une mère au foyer, elle grandit dans une famille modeste où l'on parle politique. Elle fait des études d'infirmière à l'hôpital Beni Messous et rejoint les rangs du FLN à dix-neuf ans, en 1957, au plus fort de la Bataille d'Alger. Elle sert de courrier, cache des militants, transporte des documents et, au début 1960, participe à la pose d'une bombe à la brasserie des Facultés, engin désamorcé sans faire de victime.
L'arrestation et la torture
Le 10 février 1960, à minuit, un détachement de parachutistes français fait irruption au domicile familial du 5, impasse Salluste, à El Biar. Djamila est arrêtée sous les yeux de sa famille avec son père et son beau-frère. Transférée au centre de tri d'Hussein-Dey, elle y subit pendant plus d'un mois interrogatoires et sévices : coups, brûlures de cigarettes, gêne électrique, viol à la bouteille par ses tortionnaires. Son corps portera à vie les traces de ces semaines de barbarie institutionnalisée.
« On m'a torturée, on m'a violée, mais je n'ai rien signé qui ne vint pas de ma volonté. »
— Djamila Boupacha, dans son témoignage recueilli par Gisèle Halimi
Beauvoir, Halimi et le scandale mondial
Défendue par la jeune avocate tunisienne Gisèle Halimi, son affaire est révélée en France par une tribune retentissante de Simone de Beauvoir publiée dans Le Monde du 3 juin 1960. Un « Comité pour Djamila Boupacha » se forme aussitôt, réunissant Louis Aragon, Elsa Triolet, Aimé Césaire, Germaine Tillion. Pablo Picasso réalise un portrait au trait de la jeune militante, qui deviendra l'icône visuelle de la lutte contre la torture. En 1962, Simone de Beauvoir et Gisèle Halimi publient conjointement l'ouvrage Djamila Boupacha chez Gallimard, préfacé par Henri Alleg.
Le procès et l'indépendance
Transférée à Caen puis à Pau, condamnée à mort en juin 1961 par le tribunal permanent des forces armées de Constantine, elle voit sa peine transformée en réclusion à perpétuité, puis annulée par l'amnistie du 22 mars 1962 consécutive aux Accords d'Évian. Libérée le 21 avril 1962, elle rentre à Alger dans une Algérie indépendante, à vingt-quatre ans.
Après l'indépendance
Discrète, refusant la carrière politique, elle épouse un ancien compagnon de lutte, fonde une famille et milite au sein de l'Union nationale des femmes algériennes. Son visage, dessiné par Picasso, restera dans la mémoire mondiale comme le rappel qu'une République qui torture n'est plus une République — et que la voix des femmes torturées finit toujours par percer les murs des interrogatoires.