Enfance à Werja
Fatma Sid Ahmed — surnommée plus tard Lalla Fatma N'Soumer, « la dame de la source cachée » — naît en 1830 dans le village de Werja, sur les hauteurs du Djurdjura, en Kabylie. Elle voit le jour l'année même où la France débarque à Sidi Fredj. Son père, cheikh Ali Ben Aïssa, est le maître d'une zaouïa de la confrérie mystique Rahmania. Sa mère lui transmet la mémoire orale des poétesses kabyles, ces tisdnan n tzelli qui composaient des vers de circonstance.
Dès l'enfance, elle apprend le Coran auprès de son père et son frère aîné Si Tahar. Elle mémorise à sept ans plusieurs sourates entières. Elle acquiert une réputation locale de prodige et se voit conférer, à la fin de l'adolescence, le titre honorifique de lalla.
Le refus du mariage
Vers seize ans, ses parents lui arrangent une union. Fatma refuse catégoriquement, se retire dans une grotte du village de Soumer, mène une vie ascétique de prière, de jeûne et de guérison des malades. Elle devient une figure mystique respectée dans toute la Kabylie orientale.
Autour d'elle se forme un cercle de disciples et de villageoises. Elle diffuse un enseignement où le combat contre l'injustice, en particulier contre l'oppression coloniale, tient une place centrale.
La rencontre avec Chérif Boubaghla
Vers 1849, elle rencontre Mohamed El Hachemi ben Abdallah dit Chérif Boubaghla (« l'homme à la mule »), résistant kabyle acharné contre les troupes françaises. Ensemble, ils organisent l'opposition dans le massif du Djurdjura. Boubaghla apporte l'expérience militaire, Fatma la légitimité religieuse et l'ascendant sur les tribus.
La victoire de Boghni (juillet 1854)
Le 18 juillet 1854, à la tête d'environ cinq mille combattants — hommes et femmes — Lalla Fatma affronte la colonne du général Camou à Boghni. Vêtue d'une longue tunique blanche, montée à cheval, elle harangue les guerriers en kabyle. La colonne française est mise en déroute, une victoire éclatante qui secoue tout l'état-major d'Alger. Boubaghla tombe au combat quelques mois plus tard.
La bataille finale et l'arrestation
Après la mort de Boubaghla, elle poursuit seule le combat. En juillet 1857, le maréchal Randon lance une gigantesque expédition. Cinquante mille hommes convergent sur le village de Takhlijt-Ath-Atsou. Fatma résiste jusqu'au dernier moment. Le 27 juillet 1857, elle est capturée dans sa maison, en même temps que sa famille.
« Je n'ai jamais craint la mort. Je crains seulement que la Kabylie s'endorme. »
Exil à Béni Slimane et mort
Placée en résidence surveillée par les autorités françaises, exilée d'abord au fort d'Aumale, puis dans la maison d'un caïd de Béni Slimane, elle voit sa fortune familiale confisquée, sa bibliothèque brûlée. Elle refuse de collaborer, de manger la nourriture des autorités, et se laisse dépérir. Elle meurt à trente-trois ans, en septembre 1863.
Postérité
Enterrée à Sidi Ali Ben Ammar près de Béni Slimane, ses restes sont transférés en 1995 au carré des Martyrs du cimetière d'El Alia à Alger. Son visage figure sur le billet algérien de 500 dinars depuis 2018. De nombreuses écoles, avenues et associations féministes portent son nom en Algérie et en France. Elle est devenue l'icône par excellence de la femme kabyle debout et de la résistance amazighe.
Le collectif féminin algérien Femmes en Communication a fait de son visage un logo. Le film Lalla Fatma N'Soumer de Belkacem Hadjadj, sorti en 2014, a relancé la mémoire populaire de cette figure trop longtemps effacée par l'historiographie officielle.