Origines constantinoises
Abdelhamid Ben Badis naît le 4 décembre 1889 à Constantine, dans une famille aristocratique de vieille souche berbère et andalouse. Son père, Mohamed Mostefa Ben Badis, est un notable, membre du Conseil général du département de Constantine, décoré de la Légion d'honneur. Cette naissance dans l'establishment colonial rendra plus radicale encore la trajectoire du fils.
Éduqué dès trois ans par le cheikh Mohamed El Maddassi qui lui fait apprendre le Coran par cœur, il fréquente ensuite la médersa française de Constantine, où il maîtrise le français, puis étudie à la Grande Mosquée. Son professeur, cheikh Hamdan Lounissi, lui fait prêter un serment étrange avant son départ pour Tunis : ne jamais accepter un poste rémunéré par l'administration coloniale.
La Zitouna de Tunis (1908-1913)
À dix-neuf ans, il part étudier à la mosquée-université de la Zitouna, à Tunis, alors le grand centre du réformisme musulman en Afrique du Nord. Il y suit les cours de Mohamed Ennakhli, disciple de Mohamed Abdou. Il est confronté aux idées de la Nahda arabe, le renouveau intellectuel qui parcourt l'Orient depuis Damas et Le Caire.
Diplômé en 1913, il repart en pèlerinage à La Mecque via Médine, où il rencontre l'oulama constantinois Bachir Ibrahimi, futur ami et bras droit. Il y prend une décision : consacrer sa vie à la réforme religieuse et culturelle de l'Algérie.
L'enseignement à la mosquée Sidi Lakhdar
De retour à Constantine en 1914, il commence à enseigner gratuitement dans la mosquée Sidi Lakhdar, malgré les entraves des autorités qui interdisent longtemps son ijaza (autorisation d'enseigner). Il forme des générations d'élèves à l'exégèse coranique, à la grammaire arabe classique, à l'histoire de l'Islam.
En 1925, il fonde la revue Al-Muntaqid (« Le Critique »), fermée par l'administration après dix-huit numéros. Il rebondit avec Ach-Chihab (« Le Météore »), qui paraîtra pendant seize ans (1925-1939) et deviendra l'organe intellectuel du réformisme algérien.
L'Association des Oulémas (1931)
Le 5 mai 1931, à la mosquée Nedjma d'Alger, il fonde avec Bachir Ibrahimi, Tayeb El Okbi, Larbi Tébessi et Mohamed El Ouchen l'Association des Oulémas musulmans algériens. L'organisation vise à restaurer une identité algérienne effacée par un siècle de colonisation, à travers l'école arabe libre, la mosquée réformée et la presse indépendante.
Face au projet d'assimilation défendu par Ferhat Abbas et face au populisme messaliste, Ben Badis propose une troisième voie : la reconquête culturelle avant la revendication politique.
La formule fondatrice (1936)
Le 1er avril 1936, en éditorial de Ach-Chihab, il publie sa fameuse profession de foi, qui va marquer l'histoire :
« L'Islam est notre religion, l'arabe notre langue, l'Algérie notre patrie. »
La phrase, rédigée en réplique au discours assimilationniste de l'élite franco-musulmane, devient l'hymne officieux de la conscience nationale. Elle sera reprise par le FLN, gravée sur les frontons des mosquées, chantée dans les cortèges.
L'école arabe libre
Il crée un réseau d'écoles primaires libres où l'on enseigne l'arabe classique, l'histoire de l'Islam et les sciences profanes en marge du système colonial français. À sa mort en 1940, plus de 400 écoles fonctionnent à travers le pays, formant chaque année plusieurs dizaines de milliers d'élèves. La graine du militantisme des années 1950 y est semée.
Mort et postérité
Épuisé par vingt-cinq ans de labeur ininterrompu, il meurt à Constantine le 16 avril 1940, à cinquante ans. Ses funérailles rassemblent des dizaines de milliers de personnes. Le président Ferhat Abbas dira plus tard qu'il fut « le père spirituel de la révolution ».
Son buste orne aujourd'hui la mosquée Emir Abdelkader de Constantine. Sa date de naissance, le 16 avril, est déclarée Journée nationale du savoir par le président Boumediene en 1965. Une université lui est dédiée à Mostaganem, et le grand aéroport international de Constantine porte son nom. Une immense mosquée Abdelhamid Ben Badis, achevée en 2015 à Oran, honore sa mémoire.