Constantine, ville des lettres
Kateb Yacine naît le 6 août 1929 à Constantine (certaines biographies indiquent le village de Condé-Smendou, aujourd'hui Zighoud Youcef). Son nom signifie littéralement « le scribe » en arabe : ses ancêtres appartiennent à la lignée des Keblout, tribu berbère chaouie de la région des Nememcha. Son père est notaire (adel) et grand lecteur ; sa mère, poétesse orale, chante en arabe dialectal des vers qu'elle improvise.
L'enfant grandit entre trois langues : l'arabe classique de la mosquée, la daridja maternelle et le français de l'école coloniale. Il fréquente d'abord l'école coranique, puis, à l'insistance de son père — « Il faut plonger dans la gueule du loup, mon fils » —, l'école française. À Sétif puis Constantine, il devient un élève brillant en français et en latin.
Le 8 mai 1945 : la brûlure fondatrice
Le 8 mai 1945, jour de la victoire alliée, il participe à la manifestation nationaliste de Sétif, brandissant le drapeau algérien avec des camarades scouts. La police tire. Les massacres qui suivent, à Sétif, Guelma et Kherrata, feront des dizaines de milliers de morts. Kateb, âgé de quinze ans, est arrêté, jeté en prison à Lambèse pendant plusieurs mois. Sa mère, croyant à sa mort, sombre dans la folie et sera internée. Il ne s'en remettra jamais complètement.
« La révolution nationale, elle est née un certain 8 mai 1945. Je m'inscris en faux contre ceux qui prétendent qu'elle est née le 1er novembre 1954. »
De la poésie au journalisme
Renvoyé du lycée, il publie à seize ans son premier recueil, Soliloques (Bône, 1946), tiré à quelques centaines d'exemplaires. Il fait la connaissance de Nedjma, sa cousine, femme aimée qui deviendra le mythe central de son œuvre — étoile évanescente, patrie inaccessible, symbole de l'Algérie fragmentée.
Il rejoint le journal Alger-Républicain, dirigé par Henri Alleg, où il côtoie Albert Camus jeune, Mohamed Dib et Emmanuel Roblès. Il donne des conférences en France dès 1947, dont une mémorable à la Salle des Sociétés savantes de Paris sur Abd el-Kader.
Nedjma, roman-mythe (1956)
Publié aux Éditions du Seuil en septembre 1956, Nedjma révolutionne la littérature maghrébine. Sa structure éclatée — chapitres qui reviennent en cercles concentriques, personnages qui se dédoublent, temporalité qui bascule — introduit dans le roman en langue française une esthétique qu'aucun écrivain n'avait osée. Faulkner rencontre Ibn Arabi.
L'ouvrage tresse quatre destins masculins (Rachid, Lakhdar, Mustapha, Mourad) autour de l'énigmatique Nedjma, femme-nation, cousine impossible. Sous la surface : la mémoire des Keblout, l'écrasement colonial, la promesse insurrectionnelle.
Le théâtre engagé en France
Réfugié à Paris à partir de 1955, il donne à Jean-Marie Serreau une trilogie théâtrale : Le Cadavre encerclé (créé à Bruxelles en 1958, censuré en France), La Poudre d'intelligence, Les Ancêtres redoublent de férocité. Il y confronte l'ancêtre libyque Keblout aux héros de la révolution algérienne, dans une esthétique brechtienne mêlant chœurs, masques et langue orale.
En 1966, il publie Le Polygone étoilé, roman-poème considéré comme la suite non-écrite de Nedjma.
Le retour et le tournant vers l'arabe populaire
De retour définitif en Algérie en 1971, Kateb prend une décision radicale : abandonner le français, langue « du butin de guerre », pour écrire et jouer désormais en arabe dialectal (daridja) et en tamazight, langues du peuple.
Il fonde à Sidi Bel-Abbès l'Action culturelle des travailleurs, troupe itinérante financée par le ministère du Travail, qui parcourt les campagnes et les usines d'Algérie. Mohamed prends ta valise (1971), pièce sur l'émigration, est jouée devant des dizaines de milliers d'ouvriers, dans les cours d'usines Renault de Billancourt comme sur les places de Bou-Saada.
Suivent La Guerre de 2000 ans (1974), Palestine trahie (1977), Le Roi de l'Ouest (1975), farce sur le roi Hassan II.
Défenseur de la langue tamazight
Bien avant le Printemps berbère de 1980, Kateb défend publiquement la reconnaissance du tamazight comme langue nationale. Il écrit des pièces en berbère chaoui, ce qui lui vaut d'être marginalisé par le régime FLN monolingue. Il est boycotté, ses pièces déprogrammées, mais il refuse de plier.
L'exil intérieur et la reconnaissance tardive
Dans les années 1980, il vit à Vercheny, dans la Drôme française, avec sa compagne Zebeïda Chergui. Il continue à écrire, à voyager, à donner des conférences en Europe et en Amérique. En 1987, l'Algérie lui décerne enfin le Grand Prix national des Lettres.
Mort et retour au pays
Kateb Yacine meurt d'une leucémie à l'hôpital de La Tronche, près de Grenoble, le 28 octobre 1989, à soixante ans. Sa dépouille est rapatriée en Algérie ; il est inhumé au cimetière d'El Alia, à Alger, sous une pluie battante et devant une foule immense d'ouvriers, d'étudiants et de comédiens.
« Ma tribu est l'humanité, mon village le monde. »
Héritage
Son œuvre est traduite dans une vingtaine de langues. Nedjma figure au programme des universités françaises, américaines et allemandes. En Algérie, le théâtre régional de Sidi Bel-Abbès porte son nom depuis 1990. Kaddour, son fils, poursuit une œuvre littéraire propre. Amazigh Kateb, son autre fils, chanteur du groupe Gnawa Diffusion, prolonge l'héritage par la musique populaire engagée.