La reine des Aurès
De son vrai nom Dihya (parfois transcrit Damya, Dahia ou Kahina), la souveraine berbère naît vers 660 dans les massifs des Aurès, chaîne montagneuse de l'est algérien qui abrite depuis des siècles les confédérations tribales zénètes. Elle appartient à la puissante tribu des Jarawa, une branche des Botr, dont le berceau s'étend de la région de Baghaï jusqu'aux confins de la Tunisie actuelle. Selon Ibn Khaldoun, principal chroniqueur médiéval de son histoire, elle succède à son père comme cheffe de guerre, statut rare mais non exceptionnel dans les sociétés berbères anciennes où la lignée matriarcale conserve un poids politique.
Le surnom de « Kahina » (الكاهنة, « la devineresse » en arabe) lui est attribué par ses adversaires arabes en raison de dons prophétiques qu'on lui prête : elle aurait annoncé plusieurs mois à l'avance la mort de ses ennemis et la déroute de leurs armées. Son autorité s'étend, à son apogée, sur l'ensemble du massif de l'Aurès, du Constantinois oriental jusqu'aux plaines de la Tripolitaine.
La première victoire (688)
À la fin du VIIe siècle, la conquête musulmane du Maghreb, entamée par Uqba ibn Nafi al-Fihri, se heurte à une résistance berbère farouche. Après la mort du chef berbère Kusaïla en 688 à la bataille de Mems, la Kahina fédère les tribus des Aurès et prend la tête d'une contre-offensive massive. Elle attire l'armée du général omeyyade Hassan ibn al-Nu'man dans une embuscade sur les rives de l'oued Meskiana. La défaite arabe est retentissante : Hassan doit se replier jusqu'en Cyrénaïque et attendre plusieurs années le renfort des troupes de Damas.
Cinq années d'indépendance
De 688 à 693, la Kahina règne sur un vaste territoire s'étendant des Aurès à la Tripolitaine. Elle mène une politique de terre brûlée : détruire les vergers, brûler les villages fortifiés et les cités byzantines côtières comme Carthage afin de dissuader une nouvelle invasion. Cette stratégie, condamnée par plusieurs tribus sédentaires attachées à leurs oliveraies, fragilise pourtant son alliance. Ibn Khaldoun rapporte qu'elle adopte deux prisonniers arabes, dont Khalid ibn Yazid al-Qaysi, geste politique interprété tantôt comme une clémence stratégique, tantôt comme une trahison qui aurait facilité l'infiltration arabe.
Tabarka : la dernière bataille (702)
En 702, Hassan ibn al-Nu'man revient à la tête de renforts massifs envoyés par le calife Abd al-Malik. La Kahina, consciente de la disproportion des forces, choisit de livrer bataille près de Tabarka, à la frontière actuelle Tunisie-Algérie. Selon Ibn Khaldoun, elle envoie ses deux fils au camp arabe la veille du combat en leur ordonnant de se rallier au vainqueur pour sauver la lignée. Elle-même combat jusqu'à la mort, l'épée à la main, refusant toute reddition. Elle serait décapitée près d'un puits qui porte encore aujourd'hui le nom de Bir al-Kahina.
Un mythe fondateur
Après sa mort, ses deux fils convertis à l'islam sont maintenus à la tête des Jarawa par les vainqueurs et intègrent l'armée omeyyade. La Kahina devient dans la mémoire berbère la figure ultime de la résistance : au XIXe siècle, les intellectuels français en font une nouvelle Jeanne d'Arc ; au XXe siècle, les nationalistes algériens la revendiquent comme symbole d'indépendance face à toute domination étrangère. Depuis les années 1980, elle est également érigée par les militants amazighs et féministes en icône de la puissance féminine et de la souveraineté berbère.
Sur le terrain aujourd'hui
Une statue monumentale de la Kahina, œuvre du sculpteur Ali Bencheneb, se dresse depuis 2003 dans la ville de Baghaï (wilaya de Khenchela), sur l'un des sites où elle aurait tenu conseil. Une seconde statue lui a été érigée à Khenchela en 2020. Son visage figure sur des timbres, des billets commémoratifs et d'innombrables ouvrages scolaires du Maghreb.
La postérité littéraire
Elle inspire une abondante production littéraire : Kateb Yacine évoque « la mère fondatrice » dans Nedjma, Assia Djebar la nomme dans L'Amour, la fantasia, et Gisèle Halimi lui consacre un essai autobiographique, La Kahina (Plon, 2006). En 2013, la chanteuse algérienne Souad Massi lui dédie le morceau Dihya sur son album Raoui.