Enfance dans le Tlemcen colonial
Ahmed Messali, connu sous le nom de Messali Hadj, naît le 16 mai 1898 à Tlemcen, ancienne capitale du royaume zianide, dans une famille de la petite bourgeoisie musulmane appartenant à la confrérie soufie Derqawa. Son père, Hadj Ahmed, est cordonnier ; sa mère, Fatma Bakhta, appartient à une famille kouloughlie (issue du métissage ottoman-algérien). Le jeune Messali reçoit une double éducation : à la medersa coranique et à l'école française. Sa région, gorgée d'histoire arabo-berbère et située à quelques kilomètres de la frontière marocaine, l'imprègne durablement d'une conscience maghrébine.
Mobilisé pour la Première Guerre mondiale, il fait deux ans de service dans l'armée française. Rendu à la vie civile en 1921, il travaille brièvement à Tlemcen, puis émigre en France en 1923 pour chercher un emploi. Il s'installe à Paris, dans le quartier de Belleville, où il rencontre celle qui deviendra sa femme, Émilie Busquant, ouvrière militante libertaire originaire des Vosges. Elle sera pendant quarante ans sa compagne politique et personnelle.
L'Étoile Nord-Africaine (1926)
Le 20 juin 1926, en compagnie d'ouvriers immigrés maghrébins et sous l'égide originelle du Parti communiste français, il fonde à Paris l'Étoile Nord-Africaine (ENA). L'organisation regroupe Algériens, Marocains et Tunisiens ; elle réclame dès 1927, lors du Congrès mondial contre l'oppression coloniale de Bruxelles, l'indépendance totale de l'Algérie — première formulation publique et organisée de cette revendication.
Rompant avec le PCF en 1928, l'ENA adopte une ligne strictement nationaliste. Dissoute une première fois par les autorités françaises en 1929, elle renaît sous d'autres noms puis reprend son intitulé initial. Messali multiplie les meetings dans les usines de Renault-Billancourt, Berliet, les mines du Nord et de la Lorraine, forgeant l'ossature du nationalisme algérien parmi les ouvriers émigrés.
Le drapeau de Tlemcen (1934)
C'est Émilie Busquant qui, en 1934, coud le premier drapeau algérien vert et blanc frappé du croissant et de l'étoile rouges — bannière qui deviendra officiellement, avec quelques variations, le drapeau de la République algérienne indépendante. Ce drapeau est déployé pour la première fois publiquement par Messali lors du meeting du Stade municipal d'Alger le 2 août 1936, à l'occasion du Congrès musulman algérien.
Le PPA (1937)
Après une nouvelle dissolution de l'ENA par le Front populaire en janvier 1937, Messali fonde à Nanterre le Parti du Peuple Algérien (PPA), premier parti nationaliste algérien de masse, qui rompt définitivement avec la ligne assimilationniste incarnée par Ferhat Abbas. Le PPA défend explicitement l'indépendance de l'Algérie et refuse l'assimilation. Messali est arrêté à plusieurs reprises et incarcéré à la prison de Serkadji, à Alger, puis assigné à résidence en Afrique noire (Congo-Brazzaville) pendant la Seconde Guerre mondiale.
Le MTLD (1946) et la question de la lutte armée
Libéré en 1946, il reconstitue son organisation sous le nom de Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques (MTLD). Le MTLD développe en parallèle une organisation légale (participation aux élections truquées) et une branche paramilitaire clandestine, l'Organisation Spéciale (OS), destinée à préparer la lutte armée. Parmi les cadres de l'OS figurent Aït Ahmed, Ben Bella, Belouizdad, Ben M'hidi, Boudiaf : la future direction historique du FLN.
À la fin des années 1940, une crise interne oppose les partisans du chef historique et charismatique (« messalistes ») aux « centralistes » partisans d'une direction collégiale. Cette crise se cristallise lors du congrès d'Hornu en Belgique (1954), moment où les six chefs historiques préparent, en dehors de Messali, le déclenchement de l'insurrection du 1er novembre 1954 et fondent le FLN.
Le MNA (1954) et la guerre fratricide
Écarté du FLN, Messali fonde en décembre 1954 le Mouvement National Algérien (MNA). Une guerre fratricide s'ouvre alors entre FLN et MNA, principalement en France (dans les cités ouvrières de Renault, Peugeot, Michelin) et dans certains maquis algériens (celui de Bellounis en particulier). Elle fera plusieurs milliers de morts et laissera des cicatrices profondes dans la communauté algérienne émigrée.
Assigné à résidence à Belle-Île-en-Mer, puis à Angoulême, puis dans les Deux-Sèvres pendant toute la durée de la guerre, Messali est empêché de toute action politique effective. Il assiste, isolé, à l'indépendance qu'il avait le premier réclamée.
L'exil et la mort à Gouvieux
Après 1962, il refuse de rentrer en Algérie, où il aurait été soit ignoré, soit vraisemblablement inquiété. Il vit à Gouvieux, dans l'Oise, chez son beau-frère, dans un dénuement quasi-total. Il rédige ses Mémoires 1898-1938 (publiées par Jean-Claude Lattès en 1982, après sa mort), qui restent une source précieuse sur les origines du nationalisme algérien. Il meurt à l'hôpital de Gouvieux le 3 juin 1974, à 76 ans.
Un retour à Tlemcen
Le président Houari Boumediene autorise le rapatriement de sa dépouille en Algérie. Il est inhumé le 8 juin 1974 au cimetière de Tlemcen, sans que le pouvoir organise d'honneurs officiels — sa mémoire reste occultée pendant deux décennies. Ce n'est qu'en 1999-2005, sous la présidence d'Abdelaziz Bouteflika, qu'il est officiellement réhabilité, avec la reconnaissance de son rôle central dans la naissance du nationalisme algérien.
Postérité
Une avenue de Tlemcen, l'aéroport de la même ville et de nombreux établissements scolaires portent aujourd'hui son nom. Une statue lui a été érigée à Tlemcen en 2011. L'historiographie universitaire, notamment les travaux de Benjamin Stora (Messali Hadj, éditions Le Sycomore, 1982 puis Hachette Littérature, 2004), a largement contribué à rétablir sa place fondatrice.