Elle commence officiellement le 7 janvier 1957. Ce jour-là, le gouverneur général de l'Algérie Robert Lacoste transfère au général Jacques Massu, commandant la 10e Division parachutiste (10e DP), les « pouvoirs de police » sur la ville d'Alger. La grève générale insurrectionnelle de huit jours, décrétée par le FLN pour peser sur le débat de l'ONU consacré à la « question algérienne » et prévue à partir du 28 janvier, doit être écrasée : le pouvoir civil s'efface au profit d'une répression militaire aux moyens illimités.
Un dispositif d'exception
Sur 8 000 parachutistes déployés dans la seule Casbah, on compte les 1er et 3e RPC (Régiments de parachutistes coloniaux), le 1er REP (Régiment étranger de parachutistes), le 2e RPC de Marcel Bigeard. Le quadrillage est méticuleux : chaque îlot d'immeuble est confié à un officier responsable ; les habitants sont fichés, contrôlés, interrogés. Massu impose ce qu'il appelle « l'exploitation immédiate du renseignement » — euphémisme désignant l'usage systématique de la torture, notamment de la gégène (générateur électrique).
Face à eux, le réseau clandestin du FLN dans la Casbah est structuré par la Zone Autonome d'Alger que dirige Larbi Ben M'hidi, l'un des six chefs historiques de novembre 1954, appuyé par Yacef Saâdi (chef militaire de la Casbah) et par les militants d'Ali La Pointe. Les femmes — Djamila Bouhired, Zohra Drif, Hassiba Ben Bouali, Samia Lakhdari — jouent un rôle central de poseuses de bombes urbaines.
Le sommet et la répression
Trois vagues d'attentats FLN frappent Alger : le 30 septembre 1956 (bombes du Milk Bar et de la Cafétéria), le 26 janvier 1957 (Otomatic, Le Coq Hardi, La Cafétéria), février-mars 1957 (mitraillages, grenades). Les paras répliquent par une répression massive : entre 24 000 et 30 000 arrestations (source : Xavier Jardin, historien) ; 3 000 « disparitions » selon l'estimation de Paul Teitgen, secrétaire général de la Préfecture d'Alger, qui démissionne en septembre 1957 en dénonçant les exactions.
Des morts qui feront date
Le 23 février 1957, Larbi Ben M'hidi est arrêté dans un immeuble de la rue Debussy. Après onze jours d'interrogatoire, il est pendu dans la nuit du 3 au 4 mars dans une ferme d'Ouled Fayet, sur ordre du général Paul Aussaresses qui le confessera dans son livre Services spéciaux — Algérie 1955-1957 (Perrin, 2001). Sa mort est officiellement présentée comme un suicide. Le 24 mars, Maurice Audin, jeune mathématicien communiste français, est arrêté à Alger — il est torturé puis « disparaît » ; Emmanuel Macron reconnaîtra en septembre 2018 la responsabilité de l'État français dans sa mort. Le 24 mars également, l'avocat Ali Boumendjel est jeté du 6e étage d'une villa d'El Biar. Le 8 octobre, Ali La Pointe, Hassiba Ben Bouali et le petit Omar sont ensevelis sous les décombres de leur cache de la Casbah, dynamitée par les paras.
Une victoire tactique, un échec stratégique
Militairement, la Bataille d'Alger est un succès français : le réseau clandestin FLN est démantelé, les grèves brisées, la Zone Autonome d'Alger neutralisée pendant plusieurs années. Mais politiquement, elle sonne le glas de la « pacification ». Les révélations sur la torture — La Question d'Henri Alleg (Éditions de Minuit, 1958), les mémoires du général Massu (La Vraie Bataille d'Alger, 1971), les mémoires du général Aussaresses (2001) — érodent durablement la légitimité française et hâtent la marche vers les accords d'Évian.
Le film de Pontecorvo
En 1965-1966, le cinéaste italien Gillo Pontecorvo tourne à Alger, dans la Casbah, avec Yacef Saâdi comme coproducteur et acteur (il joue son propre rôle), La Bataille d'Alger. Le film, Lion d'or à Venise 1966, censuré en France pendant cinq ans, est aujourd'hui considéré comme l'un des chefs-d'œuvre du cinéma politique. Étudié dans les académies militaires américaines depuis la guerre d'Irak comme cas d'école de contre-insurrection urbaine, il est également cité par le Pentagone en 2003 sous l'intitulé « Comment gagner une bataille contre le terrorisme et perdre la guerre des idées ».
Un tournant qui n'a pas fini de se rejouer
Soixante-dix ans après, la Bataille d'Alger reste un événement pivot pour comprendre à la fois la fin des empires coloniaux, l'irruption de la torture dans les guerres asymétriques modernes, et la naissance des théories contemporaines de contre-insurrection. Depuis 2010, plusieurs procès civils intentés en France ont demandé la reconnaissance formelle des victimes de la torture — sans que la République reconnaisse à ce jour institutionnellement les faits comme constitutifs de « crimes d'État ».
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