Il est né le 4 décembre 1889 à Constantine, dans une famille de notables de la vieille cité. Abdelhamid ibn Muhammad Mustafa ibn Makki ibn Badis — connu comme Cheikh Ben Badis — appartient à une lignée de savants et de commerçants dont l'ascendance remonterait, selon la tradition familiale, aux souverains ziride du XIe siècle. Son père, Mohamed Mustafa Ben Badis, est un homme éclairé qui donne à son fils une double éducation : traditionnelle à la médersa de Constantine, puis complémentaire à l'université Zitouna de Tunis (1908-1911) et à l'université d'al-Azhar au Caire (bref séjour en 1913).

Le retour à Constantine

De retour à Constantine en 1913, il commence par enseigner à la mosquée Sidi Lakhdar. Il n'a que 24 ans mais s'impose rapidement comme un professeur de tafsir (exégèse coranique) et de hadith d'une érudition rare. Il rassemble autour de lui un cercle croissant de disciples et publie, à partir de 1925, la revue al-Muntaqid (« Le Critique »), puis, après son interdiction rapide par les autorités françaises, la revue al-Chihab (« Le Météore »), qui paraîtra jusqu'en 1939.

L'AUMA (1931)

Le 5 mai 1931, à Alger, il fonde avec Bachir El Ibrahimi, Larbi Tebessi, Tayeb El Okbi et Mohamed El Bachir El Brahmi, l'Association des Oulémas Musulmans Algériens (AUMA). L'AUMA rompt avec le confrérisme soufi maraboutique (qu'elle juge dévoyé et manipulé par l'administration coloniale) et propose une refondation identitaire fondée sur trois piliers : l'islam sunnite salafi réformiste, la langue arabe classique, et la conscience patriotique algérienne.

C'est dans cette perspective que Ben Badis énonce en 1936, lors d'une conférence à Alger, la formule qui deviendra le manifeste identitaire du nationalisme algérien : « الإسلام ديننا، والعربية لغتنا، والجزائر وطننا » — « L'islam est notre religion, l'arabe notre langue, l'Algérie notre patrie. »

Une réponse aux tentatives d'assimilation

La phrase constitue une riposte explicite à l'article de Ferhat Abbas paru dans La Défense en mars 1936, où l'ancien pharmacien de Sétif affirmait ne trouver nulle part la trace d'une « nation algérienne ». Ben Badis répond, en substance : cette nation existe depuis quatorze siècles, elle est arabo-berbère et musulmane, et aucun État ni aucune école ne peuvent la dissoudre. La phrase, brève et cadencée, sera reprise par toutes les générations nationalistes jusqu'à devenir la devise implicite de l'Algérie indépendante — inscrite jusque dans le préambule des Constitutions successives.

L'école libre arabe

L'action de l'AUMA ne se limite pas à la théologie. Elle crée à partir de 1936 un réseau d'écoles arabes libres à travers l'Algérie — environ 170 en 1954 — qui scolarisent en arabe des milliers d'enfants exclus de l'école coloniale française. Ces écoles formeront une bonne partie de la génération des cadres de l'indépendance. L'AUMA fonde également des scouts musulmans algériens (SMA), pépinière des futurs militants du PPA-MTLD et du FLN.

Le publiciste infatigable

Pendant quinze ans, Ben Badis publie dans al-Chihab une somme d'articles couvrant le tafsir, le fiqh, le hadith, l'histoire de l'islam, la critique sociale (contre l'alcoolisme, contre le maraboutisme, contre les mariages forcés), les affaires internationales (Palestine, Turquie kémaliste, Éthiopie de Haïlé Sélassié). Sa maîtrise de la langue arabe classique et son style pédagogique en font une lecture obligée pour l'ensemble du monde arabe cultivé.

Mort à Constantine

Diabétique, épuisé par le travail incessant et les pressions coloniales, il meurt à Constantine le 16 avril 1940, à seulement 51 ans. Ses funérailles rassemblent une foule immense — plus de 20 000 personnes selon les sources françaises de l'époque. Son ami et successeur à la tête de l'AUMA, Bachir El Ibrahimi, prononce l'éloge funèbre.

Une postérité disputée

Le président Houari Boumediene fait du 16 avril la « Journée nationale du savoir » (Yaoum el ilm), célébrée chaque année en Algérie depuis 1963. La ville natale de Ben Badis, Constantine, abrite sa maison natale transformée en musée, ainsi que l'université Émir-Abdelkader des sciences islamiques.

L'héritage de Ben Badis est cependant l'objet de lectures rivales. Les islamistes en font l'ancêtre du réformisme religieux — et parfois abusivement un précurseur de leurs propres options. Les défenseurs de l'école républicaine algérienne le revendiquent comme fondateur d'une identité arabo-musulmane inclusive. Le mouvement berbériste, historiquement critique de l'AUMA (qui refusait la reconnaissance du tamazight), commence à réinterroger cet héritage avec la reconnaissance constitutionnelle du berbère en 2016. Toutes ces relectures témoignent de la puissance persistante de son geste fondateur : donner à l'Algérie coloniale une identité pensée d'elle-même.

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