Il est né à Tunis le 27 mai 1332 dans une famille de notables originaires de Séville, exilés à la chute de l'Andalousie musulmane. Abd al-Rahman ibn Muhammad ibn Muhammad ibn Khaldoun al-Hadrami est aujourd'hui reconnu comme l'un des plus grands penseurs de l'histoire universelle : fondateur de la sociologie médiévale, précurseur de la démographie et de la philosophie de l'histoire, il a laissé dans sa Muqaddima (« Introduction ») un ouvrage que Arnold Toynbee qualifiait au XXe siècle de « la plus grande œuvre du genre jamais produite par aucun esprit, en aucun temps et en aucun lieu ».
Ce que l'on sait moins, c'est qu'une partie considérable de son itinéraire — et l'essentiel de la rédaction de son œuvre majeure — s'est déroulée sur le sol algérien.
Un lettré errant du Maghreb
Sa vie est un roman politique. À vingt ans, il est déjà secrétaire de la chancellerie hafside de Tunis. Rapidement, il enchaîne les postes à travers le Maghreb et l'Andalousie, au gré des dynasties rivales — Mérinides de Fès, Zianides de Tlemcen, Hafsides de Tunis, Nasrides de Grenade. Il sert successivement le sultan mérinide Abu Inan à Fès (où il vit ses premières prisons pour « conjuration »), le vizir andalou Ibn al-Khatib à Grenade, puis, en 1365-1370, le sultan hafside Abu Abdullah à Bougie (aujourd'hui Béjaïa, Algérie), où il exerce brièvement les fonctions de premier ministre.
Le rôle politique à Bougie et Tlemcen
La cour hafside de Bougie s'effondre en 1366. Ibn Khaldoun se rallie alors au sultan mérinide Abu Faris Abd al-Aziz, dont il devient le principal négociateur diplomatique pour rallier les tribus arabes hilaliennes du Maghreb central. C'est dans cette fonction qu'il séjourne à plusieurs reprises à Tlemcen, capitale de la dynastie zianide (Abd al-Wadides), et développe une connaissance encyclopédique des tribus berbères Zenata, Sanhaja et des grandes confédérations arabes des hauts plateaux algériens.
Frenda : la retraite décisive (1375-1379)
En 1375, après une nouvelle disgrâce politique à Tlemcen, il obtient l'asile auprès de la tribu berbère des Awlad Arif, qui l'invite à se retirer dans leur forteresse de Qalaat Ibn Salama, aujourd'hui identifiée près de la ville de Frenda, dans la wilaya de Tiaret, en Algérie. Il y demeure environ quatre années, dans une réclusion volontaire consacrée entièrement à l'écriture.
C'est là, à Frenda, qu'il conçoit et rédige la Muqaddima, préface monumentale à son immense Kitab al-Ibar (« Livre des exemples » ou « Livre des expériences historiques »), histoire universelle des Arabes, des Berbères et des Perses. La Muqaddima, qui compte environ 550 pages dans les éditions modernes, y expose ce qu'il appelle sa ilm al-umran (« science de la civilisation ») — véritable acte de naissance de la sociologie comme discipline autonome.
Les grandes intuitions
Les concepts que forge Ibn Khaldoun dans les collines de Frenda restent d'une actualité stupéfiante :
- L'asabiya : la cohésion tribale ou communautaire, moteur historique de toute conquête et de toute fondation politique, qui s'affaiblit lorsque le pouvoir s'installe dans le confort urbain.
- Le cycle des dynasties : trois à quatre générations d'une même famille au pouvoir avant l'effondrement, la première conquérant, la deuxième consolidant, la troisième dissipant.
- La dialectique bédouins/citadins : les vertus rustiques et guerrières des tribus versus le raffinement mais aussi l'affaissement des cités.
- La théorie de la valeur-travail (bien antérieure à Adam Smith et Karl Marx).
- La démographie comme moteur des sociétés (bien antérieure à Malthus).
Le manuscrit et sa fortune
Après quatre années à Frenda, il gagne Tunis puis Le Caire — où il passera les dernières décennies de sa vie comme grand cadi malékite d'Égypte, et où il rencontrera Tamerlan lors du siège de Damas en 1401 (dialogue mémorable relaté dans son autobiographie). Il meurt au Caire le 17 mars 1406 et est enterré au cimetière soufi de Bab al-Nasr.
La Muqaddima, rédigée à Frenda, sera d'abord relativement peu diffusée. Il faut attendre le XVIIe siècle pour qu'elle circule dans l'Empire ottoman, et surtout le XIXe siècle pour que les orientalistes français (Silvestre de Sacy, William de Slane) la traduisent en langues européennes. Depuis, elle a été traduite dans plus de 20 langues et fait l'objet d'une littérature savante considérable, notamment via l'école dite « khaldunienne » qui inspire la sociologie française du XXe siècle (Pierre Bourdieu, Yves Lacoste).
Un héritage algérien à réactiver
Le site de la forteresse de Qalaat Ibn Salama, à environ 10 km de Frenda, est classé « patrimoine national » depuis 1968 mais reste peu mis en valeur. Un projet de musée Ibn Khaldoun est régulièrement évoqué mais tarde à voir le jour. L'université de Tiaret porte son nom depuis 2011. L'université Ibn Khaldoun de Tiaret organise chaque année, en collaboration avec l'université Zaytouna de Tunis, un colloque international sur l'œuvre du penseur.
Sur les places de Béjaïa, Tlemcen et Tiaret, des plaques commémoratives rappellent le passage de celui que le philosophe britannique Ernest Gellner appelait « le premier vrai sociologue de l'histoire ». À l'heure où l'Algérie cherche à réactiver son patrimoine intellectuel, retenir que la Muqaddima a été pensée et rédigée dans les collines de Tiaret n'est pas un détail : c'est une invitation à replacer cette œuvre — et à travers elle, une part fondamentale de la pensée universelle — dans son ancrage géographique algérien.
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