Il n'a pas encore 25 ans lorsqu'il devient, le 27 novembre 1832, sous l'arbre de Ghriss, en Oranie, l'émir des croyants (Nasser eddine) que les tribus assemblées lui reconnaissent. Abdelkader ibn Muhieddine — né le 6 septembre 1808 à la zaouïa d'El Guitna, près de Mascara — va bâtir, en pleine guerre, le premier État algérien moderne : administration, monnaie, armée régulière, impôt uniforme, justice unifiée, capitale itinérante (smala) rassemblant jusqu'à 30 000 âmes.
Quinze années de résistance armée
De 1832 à 1847, il mène contre l'armée française la plus longue campagne militaire de la conquête coloniale. Le traité Desmichels (1834), puis surtout le traité de la Tafna (30 mai 1837), signés avec le général Bugeaud, lui reconnaissent la souveraineté sur les deux tiers de l'Algérie. Mais la trêve est brève : la France reprend l'offensive en 1839. Le 16 mai 1843, la prise de sa smala par le duc d'Aumale à Taguin — 33 000 personnes, la trésorerie, la bibliothèque, les archives — brise l'ossature militaire de l'émirat. Après quatre années de guérilla, il se rend le 23 décembre 1847 au général Lamoricière contre la promesse écrite d'un exil en terre d'islam.
Trahison, prison, libération
La parole française est trahie. Abdelkader est déporté avec sa famille — 96 personnes — à Toulon, puis au fort de Pau, puis au château d'Amboise, où il vit cinq années de captivité digne mais douloureuse. Deux de ses enfants meurent en détention. Ce n'est qu'en 1852 que Louis-Napoléon Bonaparte, qui vient de rétablir l'Empire, tient la parole donnée et le libère personnellement. Il est reçu à Paris avec les honneurs et gagne d'abord Brousse (Anatolie), puis s'installe définitivement à Damas en 1855.
Le tournant mystique
À Damas, il consacre l'essentiel de son temps à l'étude et à la vie contemplative. Il se rattache spirituellement à la tombe de son maître intellectuel, l'émir Ibn Arabi (1165-1240), dont il devient l'un des grands commentateurs modernes. Il enseigne à la mosquée des Omeyyades, rédige plusieurs traités philosophiques, dont son grand œuvre Kitab al-Mawaqif (« Le Livre des Haltes »), publié en trois volumes en 1911 en arabe puis traduit partiellement en français dans les années 1980-2000.
Juillet 1860 : le sauveur des chrétiens
Dans la nuit du 9 au 16 juillet 1860, Damas s'embrase : des émeutes anti-chrétiennes déclenchées par la contagion des massacres du mont Liban visent la communauté maronite. Abdelkader, à la tête de ses 300 cavaliers algériens en exil, sillonne les ruelles du quartier chrétien, ouvre les portes de sa demeure et de sa citadelle personnelle à plus de 12 000 chrétiens — dont le consul de France Michel Lanusse, les moines lazaristes, le grand rabbin de Damas. Selon les récits parvenus jusqu'à Constantinople, il aurait tenu tête aux émeutiers en récitant les versets coraniques protégeant les Gens du Livre.
Le geste stupéfie l'Europe. Napoléon III lui décerne le Grand Cordon de la Légion d'honneur ; le pape Pie IX, l'Ordre de Pie IX ; le tsar Alexandre II, l'aigle blanc ; Abraham Lincoln lui offre une paire de pistolets à ses armes, aujourd'hui exposés au musée d'Alger.
L'homme des passerelles
Franc-maçon initié en 1864 à la loge « Henri IV » de Paris — geste alors possible dans un islam soufi ouvert au dialogue interreligieux —, Abdelkader rêve d'un dialogue entre les religions du Livre. Il salue avec enthousiasme le projet du canal de Suez et rencontre Ferdinand de Lesseps à Ismaïlia en 1869. Il continue jusqu'à ses derniers jours à composer des poèmes soufis, dont un divan majeur imprégné de la métaphysique akbarienne.
Mort à Damas, retour à Alger
Il meurt à Damas le 26 mai 1883, à 75 ans, et est inhumé aux côtés d'Ibn Arabi. Sa dépouille repose à Damas jusqu'en 1966 : le président Houari Boumediene fait alors rapatrier ses restes au carré des Martyrs du cimetière d'El Alia, à Alger. La ville d'Elkader, dans l'Iowa (États-Unis), fondée en 1846 et seule cité américaine portant le nom d'un chef arabe, entretient depuis 1984 un jumelage actif avec Mascara. Une statue équestre lui est dédiée à Alger, une autre à Elkader.
L'héritage aujourd'hui
À la fois figure du roman national algérien (billet de 1 000 dinars, aéroport international d'Oran, université de Tlemcen, mosquée d'Alger) et référence spirituelle internationale, Abdelkader connaît depuis les années 2000 un renouveau d'intérêt considérable, notamment chez les islamologues et les théoriciens du dialogue interreligieux. Le philosophe français Bruno Étienne lui a consacré une biographie majeure (Hachette, 1994), et l'écrivain algérien Yasmina Khadra son roman Ce que le jour doit à la nuit (Julliard, 2008) puisant explicitement dans son héritage.
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