Elle s'appelait Fadhma n'Soumer, ou Lala Fadhma. Née vers 1830 à Ouerdja, dans la région de Aïn El Hammam, en Kabylie du Djurdjura, elle est morte à Béni Slimane, en résidence forcée, en septembre 1863. Trente-trois années d'une vie brève mais dense, dont l'histoire nationale algérienne, depuis les années 1990, restaure méthodiquement les contours.
Une éducation religieuse hors norme
Fille de Cheikh Ali ben Aïssa, guide spirituel de la confrérie Rahmaniya de Ouerdja, Fadhma reçoit une éducation religieuse rare pour une jeune fille kabyle du XIXe siècle. Sa mère aurait été elle-même issue d'une famille de marabouts. Adolescente, elle refuse tous les prétendants à sa main et voue sa vie à l'étude, à la mystique et à l'action collective. Elle s'installe très jeune au village de Soumer (d'où son nom), auprès de son frère Si Tahar, où elle enseigne, soigne et compose des poésies.
Les visions et la marabouté
Rapidement reconnue comme une tamlemt (voyante inspirée) et une marabouta, elle acquiert dans la Kabylie centrale une autorité spirituelle considérable. On la consulte pour les affaires familiales, pour la santé, pour les décisions collectives. Ses admonestations mystiques préfigurent celles qu'elle adressera plus tard aux combattants face à l'armée française.
L'affrontement avec Randon (1857)
Le maréchal Jacques-Louis Randon, gouverneur général de l'Algérie, lance en mai 1857 une vaste offensive pour « soumettre la Grande Kabylie », dernière région du nord de l'Algérie encore indépendante après la reddition d'Abdelkader en 1847. Le corps expéditionnaire mobilise 45 000 soldats français, dont plusieurs régiments de zouaves et de tirailleurs, appuyés par une importante artillerie de montagne.
Face à ce déploiement, les tribus kabyles se regroupent sous la direction militaire de Chérif Boubaghla (Mohamed El Hachemi ben Kadi, dit « le Ouali des Aurès ») et sous l'inspiration mystique de Fatima N'Soumer. Elle harangue les combattants, apparaît sur les crêtes vêtue de blanc, promet des visions de victoire. La bataille d'Icheriden, les 24-25 juin 1857, oppose environ 5 000 combattants kabyles à la colonne du général Yusuf. Malgré la disproportion des moyens, les Kabyles infligent aux Français des pertes considérables — plus de 800 tués et blessés selon les rapports militaires français.
Défaite, capture, réclusion
La supériorité française finit par l'emporter. Le 27 juillet 1857, les troupes de Randon capturent Fatima N'Soumer à Takhelijt. Elle a environ 27 ans. Emprisonnée d'abord à Tablat, puis assignée à résidence à Béni Slimane, dans la mitidja, elle vit ses six dernières années en réclusion, coupée de sa Kabylie, sous surveillance militaire française. Elle y meurt en septembre 1863, épuisée, à l'âge probable de 33 ans.
La longue occultation
Pendant plus d'un siècle, la mémoire de Fatima N'Soumer est enfouie. L'historiographie coloniale française la mentionne brièvement — surtout à travers les rapports des officiers du bureau arabe — comme une curiosité anthropologique. Le régime FLN post-1962, prisonnier d'un roman national masculin et arabophone, la laisse dans l'ombre. Il faut attendre les années 1980 et surtout les années 1990 — période où le mouvement berbère revendique le tamazight comme langue nationale — pour que sa figure ressurgisse.
Reconnaissance et restitutions
En 1994, sa dépouille est transférée du carré musulman du cimetière de Sidi Abd El Rahmane à Béni Slimane vers le carré des Martyrs du cimetière d'El Alia, à Alger : elle est ainsi officiellement reconnue comme chouhada (martyre de la nation). En 2014, la République algérienne fait ériger à Aïn El Hammam une statue monumentale à son effigie, œuvre du sculpteur Hachemi Ameur. En 2016, le film algérien Fadhma N'Soumer de Belkacem Hadjadj est projeté en avant-première nationale.
Une figure toujours en construction
Fatima N'Soumer occupe aujourd'hui, dans le récit national algérien, une place singulière : figure féminine du panthéon national (aux côtés de Dihya et de Djamila Bouhired), symbole de la résistance kabyle spécifiquement mais aussi cheffe de guerre reconnue par-delà les particularismes régionaux. En France, plusieurs associations de la diaspora kabyle ont institué une « Journée Fatima N'Soumer » le 27 juillet (anniversaire de sa capture), avec conférences, projections et commémorations mémorielles. À Paris, une rue du 19e arrondissement porte son nom depuis 2019, à l'initiative de la maire d'arrondissement.
Redaction dzofficiel - l'actualite Algerie et diaspora, sans detour.
Tu vis cette situation ? Pose ta question a la communaute.
D'autres membres de la communaute dzofficiel ont peut-etre la reponse. Publie ta question, un membre te repondra.
Poser une question