Il est 10h50, le 15 mars 1962, à El Biar, sur les hauteurs d'Alger. Un commando de l'Organisation Armée Secrète (OAS) fait irruption au 3, chemin de Reyault, dans les locaux du Château Cabrol où siège la direction des Centres sociaux éducatifs de l'Algérie. Six inspecteurs, sélectionnés arbitrairement parmi les personnes présentes ce jour-là, sont conduits dans la cour intérieure, alignés contre un mur et abattus à la mitraillette. Parmi eux, l'écrivain-instituteur Mouloud Feraoun. Il a 49 ans. Le cessez-le-feu, signé la veille à Évian, doit entrer en vigueur trois jours plus tard, le 19 mars à midi.

Six inspecteurs

Les six victimes du massacre du Château Cabrol sont : Marcel Basset, Robert Eymard, Max Marchand (Français), Salah Ould Aoudia (Algérien d'origine convertie au catholicisme), Ali Hammoutène et Mouloud Feraoun (Algériens). Tous étaient des figures respectées de l'éducation populaire, œuvrant depuis 1957 à alphabétiser les populations les plus pauvres de l'Algérie coloniale dans le cadre des Centres sociaux créés par l'ethnologue Germaine Tillion.

Un instituteur devenu écrivain

Né le 8 mars 1913 à Tizi Hibel, dans le djebel Ith-Aïssi, en Kabylie centrale, Mouloud Feraoun est l'aîné de sept enfants d'une famille paysanne extrêmement modeste. L'école — d'abord à Taourirt-Moussa, puis à l'École primaire supérieure de Tizi Ouzou (1928), puis à l'École normale d'instituteurs de Bouzaréah, à Alger (1932-1935) — est pour lui, comme pour toute une génération de Kabyles instruits, la seule voie d'ascension possible. Diplômé instituteur en 1935, il enseigne à Fort-National (Larbaâ Nath Irathen), puis à Taguemount-Azouz. Il a pour ami intime et camarade de promotion Emmanuel Roblès, futur académicien Goncourt et éditeur de plusieurs de ses œuvres.

« Le Fils du pauvre »

En 1950, il publie à compte d'auteur aux Cahiers du Nouvel Humanisme (Puy-en-Velay) un premier manuscrit largement autobiographique : Le Fils du pauvre. Le personnage de Fouroulou Menrad, jeune Kabyle pauvre confronté à la faim, à la puissance des traditions et à l'espoir de l'école, marque durablement la littérature algérienne d'expression française. Repris en 1954 par les éditions du Seuil, le livre devient un classique et attire l'attention d'Albert Camus, qui deviendra l'un de ses correspondants les plus fidèles.

Suivent La Terre et le Sang (Seuil, 1953, Prix du Roman populiste 1953), Les Chemins qui montent (Seuil, 1957) et, en 1960, la traduction française pionnière des Poèmes de Si Mohand-ou-Mhand, poète errant kabyle du XIXe siècle — travail majeur de sauvegarde de la littérature orale amazighe.

Le témoin lucide de la guerre

Quand éclate la guerre de libération en novembre 1954, Feraoun est directeur d'école à Fort-National. En 1957, il est muté à Alger comme inspecteur des Centres sociaux. Il n'adhère jamais formellement au FLN mais soutient la cause de l'indépendance. Il refuse également la brutalité aveugle : dans son journal tenu clandestinement au jour le jour, il condamne aussi bien la torture des paras que les exactions du FLN contre les populations civiles kabyles opposées à ses méthodes.

Ce Journal 1955-1962, publié à titre posthume aux éditions du Seuil en 1962, constitue le témoignage le plus lucide et le plus poignant qui nous soit parvenu de l'intérieur de la société algérienne pendant la guerre. Chaque entrée consigne l'inquiétude quotidienne, la peur des rafles, la disparition d'amis, la conscience terrible d'appartenir à un monde qui s'écroule pour qu'un autre naisse.

Le silence français, l'onde de choc mondiale

L'assassinat du 15 mars 1962 provoque une onde de choc considérable. Le général de Gaulle décrète un deuil national. La presse française — même conservatrice — condamne unanimement l'attentat. Une foule immense assiste aux obsèques à Tizi Hibel. Mais la responsabilité individuelle des tueurs — un commando OAS placé sous l'autorité du colonel Yves Godard, ancien chef d'état-major de la 10e DP — ne fera jamais l'objet de poursuites judiciaires : l'ensemble des membres présumés du commando seront amnistiés par les décrets de 1966 et 1968.

Un chantier mémoriel toujours vivant

La maison natale de Feraoun à Tizi Hibel a été transformée en musée en 2003. Un centre culturel Mouloud-Feraoun a été inauguré à Larbaâ Nath Irathen. En France, un collège porte son nom à Bondy (Seine-Saint-Denis) depuis 2013 ; à Aix-en-Provence, une école élémentaire lui rend également hommage. En 2013, à l'occasion du centenaire de sa naissance, le président François Hollande adresse un message officiel dans lequel il évoque « la mémoire d'un grand écrivain de la République franco-algérienne ». Ses œuvres sont éditées en France par Seuil et en Algérie par ENAG et Talantikit. L'université de Tizi Ouzou porte son nom depuis 2011.

Une phrase pour l'histoire

« Je suis un instituteur kabyle, ni tout à fait français, ni tout à fait Arabe : je suis Algérien. »

Cette phrase, extraite du Journal, résume à elle seule le legs de Feraoun : celui d'un homme de la marge, refusant les assignations, revendiquant une algérianité inclusive et complexe — celle-là même que l'Algérie contemporaine, plus de six décennies après sa mort, continue de chercher.

Une question ?

Tu vis cette situation ? Pose ta question a la communaute.

D'autres membres de la communaute dzofficiel ont peut-etre la reponse. Publie ta question, un membre te repondra.

Poser une question